Le prince de Hombourg revisité

L’écrivain et traducteur Stéphane Bouquet vient de nous quitter à 57 ans. Il avait récemment traduit et adapté en l’actualisant la pièce totémique du Festival d’Avignon, Le Prince de Hombourg, de Kleist. L’entreprise relevait du défi, pour un texte difficile, marqué par l’histoire, celle de Kleist d’abord qui se suicide à 34 ans et dont l’oeuvre a souvent été commentée comme un point de rupture dans l’esthétique classique et l’histoire des idées, celle du Festival d’Avignon d’autre part, qui choisit comme pièce d’après guerre le texte d’un auteur germanique, rappelant les combats dans la Prusse d’autrefois, et qui parle d’héroïsme déconfit en tissant un flou existentiel entre le rêve et la réalité. Il fallait tout l’art du poète et scénariste Stéphanie Bouquet pour réinvestir ce grand texte et le faire résonner dans les salles d’aujourd’hui. Le metteur en scène Robert Cantarella parle de leur travail en confiant avoir « travaill[é] comme des jardiniers, comme ceux qui font pousser dans la première scène de la pièce du laurier dans le sable, et [avoir] cré[é] des prolongements, des mouvements à partir d’un texte écrit en 1811 et joué en 2024. »

Il n’est pas étrange que Stéphane Bouquet, ce poète qui pouvait pousser les ramifications du romantisme dans les vicissitudes de la vie moderne avec de constants étonnements et la recherche éperdue des consolations, ait choisi cette pièce stupéfiante. Son incroyable culture se plaisait au croisement des références et sa quête exigeante du sens de l’existence a toujours cherché à se frotter à ces parts de mystère que gardent les grands textes. Son oeuvre arpente, en prose comme en vers et en se jouant des frontières génériques, les petits faits et gestes de nos vies contemporaines en les reliant à la geste sublime des auteurs magnifiés, tour à tour Walt Whitman, John Keats, Ovide ou Virginia Woolf.

Dans son Prince de Hombourg le texte de Kleist est ponctué de ses propres textes qui font résonner d’une manière profondément actuelle les fêlures, les bizarreries psychologiques et les inconstances du personnage, pris dans les paradoxes d’un ordre social et politique qui les favorise.

Le rôle du prince, à jamais marqué par l’interprétation de Gérard Philipe, oblige à la méditation sur l’ordre moral et politique et le jeu dangereux des contestations qui brouillent courage et lâcheté. La bravade individuelle s’y dote d’une dimension onirique. Frédéric de Hombourg est un jeune homme d’une sensibilité maladive, atteint de crises de somnambulisme. Il remporte une victoire inopinée en enfreignant les ordres du Grand Électeur. La couronne qu’on lui a décernée par dérision dans son sommeil glisse de son front et ne sera pas reçue à l’issue de sa victoire militaire. C’est l’opprobre de la cour et la peine de mort que sa désobéissance et les demi-lâchetés de son caractère lui font encourir, jusqu’à la résolution finale où le bandeau lui tombe des yeux.

Gérard Philipe et Jeanne Moreau dans la mise en scène de Jean Vilar – création au Festival d’Avignon en 1951
Nicolas Maury dans la mise en scène de Robert Cantarella – création Théâtre Vidy de Lausanne en 2023


– version complète téléchargeable :

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