Impressions sur « Spirale », poème symbolique de la vie et du temps  

Le talent d’écrivain d’ Anne Philipe a été dévoilé à la lecture de son livre Le temps d’un soupir dans lequel elle décrit avec émotion et sensibilité le départ de son mari et l’apprentissage de l’absence.

Il faut poursuivre la découverte de l’auteure, dans ce qui pourrait être le prolongement de cette nécessaire et douloureuse acceptation du départ de l’être aimé, dans Spirale.  Ce livre, paru en 1971 va au-delà du récit du Temps d’un soupir, qui était une méditation sur les jours heureux, emplis de bonheur et d’amour et qui ne seront plus.  

Spirale est un hymne à la beauté de la nature et aux rencontres éphémères.  

Les paysages contemplés, les émotions ressenties, les senteurs enivrées, les personnages croisés, les instants partagés, les misères côtoyées autant de souvenirs gravés et de moments de vie quotidienne qui nous construisent et nous enrichissent. Nous ne pourrons nous séparer de ces instants éloignés, disparus et sans espoir d’être revus ou revécus.  Le temps qui passe demeure en nous et nous suit dans notre cheminement, comme une présence de l’absence.

Le livre Spirale s’empare de ce constat pour en faire simplement de la poésie. Au fil des saisons, Anne Philipe nous entraine dans une spirale montante et pose cette question : » Arriverai je un jour, sans effort et sans mensonge à accepter que la plénitude d’aujourd’hui, le raisin murissant, les figues éclatées, l’arbre superbe, les enfants, moi-même, ne soyons qu’un moment ? »

 Des phrases à gouter avec cette délicieuse souffrance éprouvée, lorsque la lecture d’un texte nous surprend à philosopher que la spirale est un cercle en mouvement et jamais achevé.    

Et si c’était seulement cela que l’on appelle La poésie.

Bruno Gruel

Pour citer cet article : Bruno Gruel, « Impressions sur Spirale, poème symbolique de la vie et du temps », site de l’Association de la Maison d’Anne et Gérard Philipe, [mis en ligne le 19 février 2022] : https://maisonanneetgerardphilipe.fr/category/livres/.

L’éditrice

Anne Philipe a été la première éditrice de Pierrette Fleutiaux, chez Julliard. Elle lui rend hommage en 2010, dans cet ouvrage publié chez Actes Sud.

“Entre les années 1974 et 1990, j’ai été très proche d’Anne Philipe.
Elle était la femme qui avait vécu aux côtés d’un acteur célébrissime, dans une aura étincelante de succès, d’engagement intellectuel et politique, d’amour et de tragédie. C’était aussi l’écrivaine dont le livre Le Temps d’un soupir avait bouleversé des centaines de milliers de gens de par le monde. Elle était ethnologue, romancière, éditrice, grande voyageuse et reporter. 
Ce livre raconte comment ma vie s’est tressée avec la sienne, dans un de ces compagnonnages secrets qui nous font devenir ce que nous sommes. Il n’est pas commémoration mais intimité intérieure avec une présence. Il s’agit de faire droit à cette dette fondamentale que nous avons envers ceux qui ont laissé empreinte en nous, et qui est liée à la valeur de l’existence. 
Anne Philipe avait une vingtaine d’années de plus que moi. Elle a changé ma perception de la vie. J’ai voulu la retrouver vivante, à partir du terrain de nos années communes, où elle fut mon éditrice et amie. J’ai voulu retrouver Anne-la-mienne et transmettre ce qu’elle a été : un jalon capital dans mon histoire personnelle, un trait à marquer dans l’histoire des femmes, et aussi une trace lumineuse que ne doit pas oublier la littérature. 
Les femmes de ma génération ont connu beaucoup d’avancées. Nous n’en voyons que mieux les reculs qui guettent, et les étapes à parcourir. Nous ne sommes pas tranquillisées. Nous sommes les femmes du milieu du chemin.”

Biographie

Anne Philipe

Née de parents belges, en 1917, Anne Marie Nicole Navaux fait des études de philosophie, puis s’installe définitivement en France.

L’ethnologue

Elle épouse, en 1938, le sinologue François Fourcade, et prend le nom de Nicole Fourcade. Leur fils Alain, nait en 1939.  En décembre 1946, elle rejoint son mari en poste à l’ambassade de France à Nankin. En 1948, tous deux reviennent de la Chine jusqu’Inde parcourant l‘ancienne route de la soie en accompagnant une caravane. Elle est la première femme à traverser le désert du Sin-Kiang. Elle observe la situation déjà critique du peuple ouïghour et est reçue par le président de la République du Turkistan oriental.

Réalisatrice de films documentaires sur l’Asie et l’Afrique, elle fait partie du groupe d’ethnologues, avec Claudie Levi Strauss, Edgar Morin, Alain Resnais, réunis autour de Jean Rouch, qui fonde le comité du film ethnographique français.  Elle devient la collaboratrice de ce dernier, participant aux manifestations internationales, rédigeant de nombreux rapports sur les activités du CEF. Elle publie dans le Monde et Libération des reportages sur Cuba, le Venezuela, le cinéma japonais et rédige des critiques de films pour « Les Lettres Françaises ».

La rencontre avec Gérard Philipe

Elle avait rencontré en 1942 le comédien Gérard Philipe, à Nice. Dès son retour de Chine, Elle divorce d’avec François Fourcade et épouse l’acteur le 29 novembre 1951. Afin de s’éloigner des mondanités parisiennes , tous deux tombent sous le charme d’une maison à Cergy qu’ils achètent en 1955. Elle y écrit « Caravanes d’Asie », récit de son voyage.

La militante

Elle encourage son mari à s’engager politiquement à gauche. Elle et lui vont militer dans des combats pacifiques en pleine guerre froide et souscrivent en 1950 à l‘appel de Stockholm pour l’interdiction de l’armement nucléaire. Se rapprochant du parti communiste, ils voient cependant leur espoir ruiné par l’entrée des chars russes à Budapest en 1956.

L’assistante du comédien

Dans les années 1950, son mari est au faîte de sa gloire. Elle l‘encourage à rejoindre Jean Vilar et la troupe du Théâtre National Populaire aux règles égalitaires.

Elle le conseille dans le choix de ses rôles et suit attentivement sa carrière.  En novembre 1959, elle apprend la terrible maladie qui s’est abattue sur Gérard Philipe ; elle décide de lui cacher la vérité. L’interprète du « Cid » meurt le 25 Novembre 1959.

L’écrivaine

En 1963, paraît Le Temps d’un soupir. Anne Philipe y décrit les derniers jours de son mari.

Elle publie des livres Les Rendez-vous de la colline (1966), Spirale (1971), Ici, là-bas, ailleurs (1974), Un été près de la mer (1977), Les Résonances de l’amour (1982), Je l’écoute respirer (1984), évoquant « ces moments de très bel équilibre, d’impression de rayonnement, qui peuvent s’appeler bonheur. »  

Elle meurt le 16 avril 1990 à Paris et est enterrée à Ramatuelle aux côtés de son mari.