Une nouvelle plongée dans les « papiers » de Georges Perros

Vient de paraître dans la collection « Folio 3€ » une sélection de notes du grand ami d’Anne et Gérard Philipe, l’auteur célèbre des Papiers collés. C’est sous le titre de Pensées collées que Jean-Pierre Siméon a choisi de lui rendre hommage en sélectionnant ,dans les « milliers de pages » qu’il nous a laissés, une collection de petites phrases bien senties qui disent beaucoup de son art de vivre et de penser.

Georges Perros a passé beaucoup de temps dans la propriété de Cergy où il avait sa chambre, avant de partir s’installer à Douarnenez. Ami cher de Gérard Philipe depuis leurs débuts respectifs de comédiens, il a finalement choisi la voie de la littérature en regardant avec l’extrême attention d’un frère de substitution s’envoler la carrière du « grand jeune homme plein de fantaisie » auquel l’attachent tant de moments de vie partagés.

A la mort de Gérard, il poursuivra les liens avec Anne par une correspondance suivie qui prend le relais des brèves et affectueuses missives que les deux amis s’adressaient. Cette correspondance pleine de ressources pour saisir leur amitié indéfectible a été publiée par Jérôme Garcin en 2008.

Le volume Pensées collées nous invite à plonger dans l’écriture incisive et hautement réfléchie d’un proche du couple qui entendait « vivre une vie intense et libre au plus près du réel, au cœur de la vie ordinaire, au diapason de la poésie » (Jean-Pierre Siméon).

« Tombeau de Gérard Philipe » d’Henri Pichette

En 1961, Henri Pichette publie Tombeau de Gérard Philipe. 

L’ensemble de 40 pages, que l’on trouve aujourd’hui dans la collection « Poésie/Gallimard » à la suite du recueil Odes à chacun, emprunte la forme littéraire du « tombeau poétique », connue en France depuis le XVIe siècle. C’est d’ailleurs une épigraphe d’Estienne Jodelle (1532-1573) qui en donne l’esprit : la mort « […] ne tranche point alors l’amitié qui nous lie ». 

Henri Pichette y rassemble le témoignage que lui a demandé Anne Philipe – qui se trouve fractionné en bribes dans le recueil collectif de 1960 – et une série de courts poèmes versifiés où il ne s’agit plus seulement de « parler de lui », l’ami trop tôt quitté, mais de « le rejoindre » par une pensée de la mort. « Parler de lui pour le rejoindre » est le sous-titre choisi pour cet ensemble en deux parties distinctes. Y résonne de manière saisissante la parole sensible et universelle, envisagée comme véritable mission du Poète, dont le sens se trouve accentué par l’événement intime du décès subit de l’ami : « Le poète est parfois délégué par les morts. » Pour rendre hommage à l’« éphémère inoubliable », il place l’évocation de son « rire franc, net, sonore, incoercible » et de « ses yeux grands ouverts d’acquiescement », sous le signe d’une métaphysique glaçante qui cherche en tâtonnant une échappée au désespoir. 

Idées, idées, idées…

Comme à terre ont roulé des perles défilées.

L’aveu sonne clairement comme une déstabilisation de la poétique jusque-là affirmée. Elle prendra d’ailleurs des formes plus méditatives et solitaires, dans l’oeuvre d’Henri Pichette, après le long silence qui suivra ce « tombeau ». Dans le travail assidu mené jusque-là avec Gérard Philipe (« Çà et là il me faisait reprendre, il proposait une nuance, il creusait, il notait »), les idées générales incarnées dans des figures symboliques allaient bon train, avec un sens aigu de la provocation militante et du renouvellement  des formes.

A partir de leur rencontre en 1946, c’est en effet une amitié orientée par des enjeux artistiques très réfléchis qui se tisse. Elle s’épanouira à l’occasion de deux œuvres scéniques novatrices et difficiles d’accès : Les Épiphanies « mystère profane » créé avec Maria Casares en 1947, grâce à l’obstination et même l’argent de Gérard Philipe, et Nuclea que Jeanne Moreau joue à ses côtés en 1952 à Chaillot puis à Avignon et que Gérard Philipe met lui-même en scène. L’exaltation lyrique fait de ce poème dramatique, qui a été mal reçu par un public assourdi par les effets stéréo, un chant d’abord cacophonique qui chemine en trois tableaux vers une rédemption lumineuse. Henri Pichette l’avoue dans le Tombeau : « Nucléa n’était pas à son point poétique et, quoique Gérard eût fait des merveilles, nous restâmes devant le brouillon d’une fresque. » 

Le tombeau de Gérard Philipe donne ainsi à lire non seulement l’admiration profonde de l’ami cher, mais la fougue, joyeuse et refléchie, d’un duo d’artistes (« Il y avait de la folie-enfant partout, et quelque chose de très grave en même temps que de survolté ») qu’animait une dynamique de création particulièrement exigeante, soudain coupée dans son élan. 

Pour citer cet article : PETITJEAN, AMarie (2022). « A propos de Tombeau de Gérard Philipe d’Henri Pichette », site de l’Association de la Maison d’Anne et Gérard Philipe [mis en ligne le 5 février 2022] : https://maisonanneetgerardphilipe.fr/2022/02/05/tombeau-de-gerard-philipe-dhenri-pichette/.