Lectures en Avignon

  • « Les enfants terribles : Maria Casares et Gérard Philipe »

La lecture-spectacle, à partir des archives et de la correspondance de ces deux jumeaux de la scène et de l’écran des années 1950, s’est donnée le 11 juillet 2022 aux jardins de Mons de la Maison Jean Vilar.

dramaturgie : Johanna Silberstein – partenariat Maison Maria Casares / Maison Jean Vilar

https://maisonjeanvilar.org/event/les-enfants-terribles-maria-casares-et-gerard-philipespectacles-lectures/

  • « Gérard Philipe – Jean Vilar, Correspondances« 

Anne-Marie Philipe et Stanislas Nordey lisent les lettres et font entendre les correspondances multiples entre ces deux géants de la scène avignonaise : le 21 juillet, aux jardins de Mons de la Maison Jean Vilar.

Montage : Anne-Marie Philipe – organisateur : Association Jean Vilar

Le parc

La maison fait face à un vaste parc arboré qui a su garder l’allure campagnarde et apaisante qui avait tant plu au couple Philipe. Un marronnier imposant, qui a certainement vu les essais de jardinage de l’acteur, domine la vaste pelouse régulièrement fauchée et ponctuée de carrés maraîchers. Les serres sont assez délabrées, mais l’alignement des murets et des sentes cimentées témoigne du goût des années 1950. C’est le cas également pour la roseraie, sagement alignée le long de l’allée plantée, bien parallèle au cours de la rivière. En revanche, plus de trace du parterre arrondi que l’on voit sur les vieilles photos en noir et blanc. Sous les fenêtres désormais fermées, c’est la permaculture et la protection des insectes qui sont à l’honneur. Les terrasses sont plantées d’arbres fruitiers entrentenus par le maraîcher bio Alain Crochot. Des ruches s’y étagent et donnent un miel savoureux récolté par l’apicultrice Bénédicte de Pous. Alors que la grande ville est à deux pas et que le sommet d’un ou deux immeubles pointe au dessus des arbres, un joyeux fouillis de fleurs et plantes colorées occupe le centre de la prairie, sous la garde des bénévoles de l’association « Les incroyables comestibles ».

Le parc n’est ouvert au public qu’occasionnellement, en attendant la restauration. Il faut profiter des portes ouvertes et encore des fêtes organisées par la ville pour venir profiter de ces beaux espaces sur les berges de l’Oise.

Nucléa

C’est une pièce d’Henri Pichette, mise en scène et jouée par Gérard Philipe, et créée au TNP le 4 mai 1952. Jean Vilar est alors conscient de l’audace dont il fait preuve : « présenter dans une salle de 2 800 places l’œuvre d’un jeune poète de vingt-six ans, confier la mise en scène à un acteur de vingt-huit ans, Gérard Philipe, et la musique à un compositeur de vingt-quatre ans, Maurice Jarre, et engager dans ce projet les meilleurs éléments de la troupe du TNP ainsi que les techniciens du théâtre. » (voir l’analyse de Joël Huthwohl, directeur du département des arts du spectacle de la BNF : “Tellur, Yllen et la stéréo. Musique, sons et voix dans Nucléa au TNP en 1952”, Revue Sciences/Lettres [en ligne], 6 | 2019).

Se plonger aujourd’hui dans le texte de cette pièce, surtout connue pour avoir attisé les polémiques et avoir fait fuir le public, fait percevoir l’exigence de toute une équipe de jeunes créateurs, assoiffés de grandes valeurs et animés par une quête d’absolu. Après une première partie hallucinée où la guerre obsédante et terrifiante se cauchemarde dans une muliplicité de voix, le fil conducteur de l’Amour idéalisé permet aux personnages de se construire en couples contrastés et figures archétypales (le romanesque, le passionné, le soupirant…). Le duo amoureux de Tellur, incarné par Gérard Philipe, et Yllen, incarnée par Jeanne Moreau, termine la pièce dans un lyrisme d’autant plus exalté qu’il célèbre la symbiose avec la Nature. « Mon amour est au monde et mes yeux sont ouverts », p. 75.

Non seulement le style est bien daté, chargé de symboles et d’images appuyées, esquivant toute tension narrative, mais la peinture des relations entre femme et homme n’est pas préservée de stéréotypes difficilement acceptables aujourd’hui. Il reste que la peinture du couple idéal, environné de forces torturées et torturantes, traduit la fébrilité de ces jeunes artistes et une inquiétude émouvante que l’on peut lire comme celle de l’avant-garde artistique de l’après-guerre. Certes, ce long poème dramatique imite souvent sans prudence particulière les formes de la tragédie antique, avec rôle confié au choeur et présence progressivement plus marquée du vers. Mais il n’est pas difficile d’y entendre une tension pour les recherches formelles et la quête d’un idéal. Le fait que Gérard Philipe ait tant soutenu la pièce de son ami fait comprendre combien il était lui-même attaché à cette quête.

La pièce est structurée en 3 mouvements autour une courte deuxième section (3 pages), intitulée « La parole éveillée », qui fait basculer du cauchemar au rêve éveillé. Elle dit explicitement l’idéal poursuivi, et l’on se prend à la lire en pensant au couple que formaient Anne et Gérard :

« Tellur rendait justice à Yllen, car Yllen équilibrait Tellur. Ils ne s’étaient rien juré, ils s’étaient obtenus d’enthousiasme. Ils ne s’étaient pas interdit leur passé, ils s’étaient confié leur destin; et chacun se donnait en présent chaque jour. Ils étaient une même chair sous la caresse et dans le transport ; que l’un souffrît, l’autre s’élevait en remède; tant que de leur cohésion naissait leur entreprise. Ils s’employaient à s’accueillir, à se connaître, à se répondre, à se résoudre; ils s’éclairaient de leurs désirs, se prévenaient de leurs actions. […] Et c’était bien ainsi, d’autant que leur siècle singulièrement tragique passait pour le plus escarpé que le monde eût jamais gravi. », p. 41-42.

La voix de Gérard Philipe

Découvrez les podcasts pédagogiques de la BNF « Entendre le théâtre » : 7 épisodes retracent l’évolution des voix qui ont marqué le théâtre français du 20e siècle.

Julia Gros de Gasquet consacre le premier épisode à la voix de Gérard Philipe. Des enregistrements audio de ses interprétations de Musset (On ne badine pas avec l’amour) ou Victor Hugo (Ruy Blas) côtoient des extraits plus inattendus de pages de Karl Marx.

http://classes.bnf.fr/echo/philipe/index.php

L’éditrice

Anne Philipe a été la première éditrice de Pierrette Fleutiaux, chez Julliard. Elle lui rend hommage en 2010, dans cet ouvrage publié chez Actes Sud.

“Entre les années 1974 et 1990, j’ai été très proche d’Anne Philipe.
Elle était la femme qui avait vécu aux côtés d’un acteur célébrissime, dans une aura étincelante de succès, d’engagement intellectuel et politique, d’amour et de tragédie. C’était aussi l’écrivaine dont le livre Le Temps d’un soupir avait bouleversé des centaines de milliers de gens de par le monde. Elle était ethnologue, romancière, éditrice, grande voyageuse et reporter. 
Ce livre raconte comment ma vie s’est tressée avec la sienne, dans un de ces compagnonnages secrets qui nous font devenir ce que nous sommes. Il n’est pas commémoration mais intimité intérieure avec une présence. Il s’agit de faire droit à cette dette fondamentale que nous avons envers ceux qui ont laissé empreinte en nous, et qui est liée à la valeur de l’existence. 
Anne Philipe avait une vingtaine d’années de plus que moi. Elle a changé ma perception de la vie. J’ai voulu la retrouver vivante, à partir du terrain de nos années communes, où elle fut mon éditrice et amie. J’ai voulu retrouver Anne-la-mienne et transmettre ce qu’elle a été : un jalon capital dans mon histoire personnelle, un trait à marquer dans l’histoire des femmes, et aussi une trace lumineuse que ne doit pas oublier la littérature. 
Les femmes de ma génération ont connu beaucoup d’avancées. Nous n’en voyons que mieux les reculs qui guettent, et les étapes à parcourir. Nous ne sommes pas tranquillisées. Nous sommes les femmes du milieu du chemin.”

« Tombeau de Gérard Philipe » d’Henri Pichette

En 1961, Henri Pichette publie Tombeau de Gérard Philipe. 

L’ensemble de 40 pages, que l’on trouve aujourd’hui dans la collection « Poésie/Gallimard » à la suite du recueil Odes à chacun, emprunte la forme littéraire du « tombeau poétique », connue en France depuis le XVIe siècle. C’est d’ailleurs une épigraphe d’Estienne Jodelle (1532-1573) qui en donne l’esprit : la mort « […] ne tranche point alors l’amitié qui nous lie ». 

Henri Pichette y rassemble le témoignage que lui a demandé Anne Philipe – qui se trouve fractionné en bribes dans le recueil collectif de 1960 – et une série de courts poèmes versifiés où il ne s’agit plus seulement de « parler de lui », l’ami trop tôt quitté, mais de « le rejoindre » par une pensée de la mort. « Parler de lui pour le rejoindre » est le sous-titre choisi pour cet ensemble en deux parties distinctes. Y résonne de manière saisissante la parole sensible et universelle, envisagée comme véritable mission du Poète, dont le sens se trouve accentué par l’événement intime du décès subit de l’ami : « Le poète est parfois délégué par les morts. » Pour rendre hommage à l’« éphémère inoubliable », il place l’évocation de son « rire franc, net, sonore, incoercible » et de « ses yeux grands ouverts d’acquiescement », sous le signe d’une métaphysique glaçante qui cherche en tâtonnant une échappée au désespoir. 

Idées, idées, idées…

Comme à terre ont roulé des perles défilées.

L’aveu sonne clairement comme une déstabilisation de la poétique jusque-là affirmée. Elle prendra d’ailleurs des formes plus méditatives et solitaires, dans l’oeuvre d’Henri Pichette, après le long silence qui suivra ce « tombeau ». Dans le travail assidu mené jusque-là avec Gérard Philipe (« Çà et là il me faisait reprendre, il proposait une nuance, il creusait, il notait »), les idées générales incarnées dans des figures symboliques allaient bon train, avec un sens aigu de la provocation militante et du renouvellement  des formes.

A partir de leur rencontre en 1946, c’est en effet une amitié orientée par des enjeux artistiques très réfléchis qui se tisse. Elle s’épanouira à l’occasion de deux œuvres scéniques novatrices et difficiles d’accès : Les Épiphanies « mystère profane » créé avec Maria Casares en 1947, grâce à l’obstination et même l’argent de Gérard Philipe, et Nuclea que Jeanne Moreau joue à ses côtés en 1952 à Chaillot puis à Avignon et que Gérard Philipe met lui-même en scène. L’exaltation lyrique fait de ce poème dramatique, qui a été mal reçu par un public assourdi par les effets stéréo, un chant d’abord cacophonique qui chemine en trois tableaux vers une rédemption lumineuse. Henri Pichette l’avoue dans le Tombeau : « Nucléa n’était pas à son point poétique et, quoique Gérard eût fait des merveilles, nous restâmes devant le brouillon d’une fresque. » 

Le tombeau de Gérard Philipe donne ainsi à lire non seulement l’admiration profonde de l’ami cher, mais la fougue, joyeuse et refléchie, d’un duo d’artistes (« Il y avait de la folie-enfant partout, et quelque chose de très grave en même temps que de survolté ») qu’animait une dynamique de création particulièrement exigeante, soudain coupée dans son élan. 

Pour citer cet article : PETITJEAN, AMarie (2022). « A propos de Tombeau de Gérard Philipe d’Henri Pichette », site de l’Association de la Maison d’Anne et Gérard Philipe [mis en ligne le 5 février 2022] : https://maisonanneetgerardphilipe.fr/2022/02/05/tombeau-de-gerard-philipe-dhenri-pichette/.

Filmographie

  • 1944 : Les Petites du quai aux fleurs de Marc Allégret : rôle de Jérôme Hardy
  • 1945 : La Boîte aux rêves d’Yves Allégret et Jean Choux : il apparaît dans le film
  • 1945 : Schéma d’une identification, court métrage inédit d’Alain Resnais : rôle du viveur en smoking
  • 1946 : Le Pays sans étoiles de Georges Lacombe : rôle de Simon Le Gouge et de Frédéric Talacayud
  • 1946 : L’Idiot de Georges Lampin : rôle du prince Muychkine
  • 1946 : Ouvert pour cause d’inventaire, court métrage inédit d’Alain Resnais
  • 1947 : Le Diable au corps de Claude Autant-Lara : rôle de François Jaubert
  • 1948 : La Chartreuse de Parme de Christian-Jaque : rôle titre de Fabrice Del Dongo
  • 1948 : Les Drames du Bois de Boulogne, court métrage de Jacques Loew : il dit le commentaire
  • 1949 : Une si jolie petite plage d’Yves Allégret : rôle de Pierre Monet
  • 1948 : Tous les chemins mènent à Rome de Jean Boyer : rôle de Gabriel Pégase
  • 1949 : Visite à Picasso, court métrage documentaire de Paul Haesaerts : dit le commentaire du film
  • 1950 : La Ronde de Max Ophüls : rôle du comte
  • 1950 : La Beauté du diable de René Clair : Faust, jeune et Méphisto
  • 1950 : Souvenirs perdus de Christian-Jaque : rôle de Gérard de Narcay
  • 1950 : Saint-Louis, ou L’Ange de la paix, court métrage documentaire de Robert Darène : il dit le commentaire
  • 1950 : La paix vaincra, documentaire polonais de Joris Ivens : dit le commentaire de la VF
  • 1950 : Avec André Gide, documentaire de Marc Allégret : dit le commentaire
  • 1951 : Avignon, bastion de la Provence, court métrage de James Guenet : il est Gérard Philipe 
  • 1951 : Juliette ou la Clé des songes de Marcel Carné : rôle de Michel
  • 1951 : Vedettes sans maquillage, court métrage de Jacques Guillon : il est G. Philipe 
  • 1951 : Fêtes galantes : Le peintre Watteau, court métrage documentaire de Jean Aurel : dit le commentaire
  • 1952 : Fanfan la Tulipe de Christian-Jaque : rôle de Fanfan
  • 1952 : Les Sept Péchés capitaux, sketch Le Huitième péché de Georges Lacombe : rôle du bonimenteur et du peintre
  • 1952 : Les Belles de nuit de René Clair : rôle de Claude
  • 1953 : Les Orgueilleux d’Yves Allégret : rôle de Georges
  • 1954 : Si Versailles m’était conté… de Sacha Guitry : rôle de d‘Artagnan
  • 1954 : Monsieur Ripois de René Clément : rôle d’André Ripois
  • 1954 : Les Amants de Villa Borghese (film à sketchs, dans le sketch Gli amanti, de Gianni Franciolini : rôle de Carlo
  • 1954 : Le Rouge et le Noir de Claude Autant-Lara : rôle titre de Julien Sorel
  • 1954 : Forêt sacrée, court métrage documentaire de Pierre-Dominique Gaisseau : dit le commentaire
  • 1955 : Sur les rivages de l’Ambre, court métrage documentaire de Jerzy Kalin : dit le commentaire
  • 1955 : Les Grandes Manœuvres de René Clair : rôle de Armand de La Verne
  • 1955 : Si Paris nous était conté de Sacha Guitry : rôle du chanteur des rues
  • 1955 : La Meilleure Part d’Yves Allégret : rôle de Philippe Perrin
  • 1956 : Les Aventures de Till l’Espiègle de Gérard Philipe et Joris Ivens : rôle de Till l’Espiègle
  • 1956 : Le Théâtre national populaire, court métrage de Georges Franju : lui-même
  • 1957 : Pot-Bouille de Julien Duvivier : rôle d’Octave Mouret 
  • 1958 : Montparnasse 19 de Jacques Becker : rôle de Modigliani
  • 1958 : La Vie à deux de Clément Duhour : rôle de Désiré
  • 1958 : Le Joueur de Claude Autant-Lara : rôle d’Alexei Ivanovitch
  • 1959 : Les Liaisons dangereuses 1960 de Roger Vadim : rôle de Valmont
  • 1959 : La fièvre monte à El Pao de Luis Buñuel : rôle de Ramon Vasquez

filmographie établie par Jérôme Lucchini