le couple Philipe vu par Claire Audiffret

Contexte d’écriture :

A l’occasion du premier appel à projet lancé en avril 2026 par l’AMAGP pour une résidence de duo d’artistes d’une durée de 3 mois, j’avais proposé d’écrire Généalogie d’un mythe, un journal fictionnel inédit, à deux voix, celles de Anne et Gérard Philipe à partir d’un ensemble d’archives. Dans ce projet figurait deux textes de l’un et de l’autre, à titre de prototypes sur le thème de la voix du comédien.

Si la correspondance Georges Perros 1946-1978 m’a inspiré le texte de Gérard, pour le texte d’Anne, je me suis employée à « plagier » le style de la romancière à partir de son roman Le temps d’un soupir 1969.

      Gérard Philipe s’exprime sur  le thème  de sa voix (texte fictionnel)

C’est étrange, je viens d’apprendre que sa voix (avec un e ou x ?)[1] on ne l’entend pas comme les autres l’entendent. Par conséquent de la même manière que dans un miroir, je me vois inversé avec ma mèche à droite plutôt qu’à gauche, et bien ma voix est autre… Donc comme Rimbaud a dit « Je est un autre », ma bouille et ma voix sont autres. Étonnant, non ? 

Mais Georges lui, j’en suis sûr, en dépit de ces étranges inversions, il me connaît encore mieux que moi-même. Si je suis un peu comme le frère jumeau que Georges n’a pas connu et à qui il manque cruellement, Georges est pour moi d’une certaine manière le père manquant et/ou mon deuxième frère, un frère qui, contrairement à Jean, a cherché à devenir comédien. Nos classes de conservatoire nous ont fraternellement rapprochés, Georges et moi.  Lorsqu’il me dit que ma voix est fausse, je ne lui en veux pas. Ma voix sur scène et ma voix de tous les jours, pour moi c’est la même à peu de choses près. Et bien non, dit Georges. Car dit-il lorsque je m’adresse à lui ou à Anne ma voix est hésitante : je marque des pauses et par-dessus le marché, il dit que parfois je bégaie.  Incroyable mais vrai ! Je commencerai une phrase, puis je la reprendrai. Ma voix hors de la scène, serait une voix qui s’interrompt par à-coups. Elle  se caractériserait dixit Georges par une série de micro cassures, tiens-donc ! Lorsque je parle à mes proches et dans la rue, je respirerai mal. C’est un comble tout de même pour un comédien que les critiques et le public portent au pinacle ! Et pour couronner le tout, ma voix de scène serait fausse encore selon Georges, mais  admirablement fausse. C’est heureux ! Voilà donc bien un paradoxe : un artiste dramatique qui parle faux et qui joue juste ! Ma diction serait tout sauf classique, car nasillarde et nerveuse avec des vibrato lyriques qui n’appartiendraient qu’à moi. Celle-ci oscillerait étonnamment et très rapidement entre une tonalité victorieuse, implacable, agressive, et  des touches successives de tendre douceur, de tendresse inattendue. 

Ma voix, dit Georges, passe par le corps et non par l’esprit. Elle me traverse et se renverse depuis un ton impérieux et insolent vers un voile caressant ouvrant  une parenthèse de respiration. Je suis le premier à être surpris par cela. « Tu attaques le texte comme un imperator romain » me dit Georges. Je reconnais cependant que je travaille mon texte à l’instinct et que c’est peut-être cette dimension instinctive qui m’écarte du classicisme. Cela  m’entraîne malgré moi dans une alternance de deux  registres opposés. Les metteurs en scène comme mon cher Jean Vilar n’ont jamais cherché à corriger cette manière que j’ai de jouer. Ils m’aident la plupart du temps à percevoir en moi ce que moi, je ne peux percevoir à l’intérieur de moi. C’est vraiment une belle expérience de collaboration que la beauté des textes facilitent grandement. De plus, la troupe me suit et le public m’adule. Quelle chance j’ai ! Georges, lui ne se gêne jamais pour me dire « tu as la baraka mon cher ! ».  Pourtant on peut dire que je ne me donne pas grand mal,  grâce à l’instinct ? Sans doute l’instinct ne trompe que rarement. Ainsi je  trace mon chemin, je trace ma voix ( avec un e ou un x ?). 


     Anne Philipe s’exprime sur  le thème  de la voix de Gérard Philipe (texte fictionnel)

Il m’arrive parfois pendant des jours entiers de ne plus penser à sa voix. Non,  je ne l’oublie pas.  Je ne crois pas que l’on puisse oublier une voix que l’on a tant aimée. Elle s’exprime si souvent dans le creux de mon oreille. Puis,comme certaines présences quittant parfois imperceptiblement une pièce sans que l’on  s’en aperçoive, la voici qui se retire. Elle déserte la chambre où je suis, elle quitte le parc où je marche. Oui, c’est cela, la voix de Gérard me quitte soudain, filant contre toute attente à l’anglaise. Et puis, sans que l’on sache pourquoi, elle revient. « Anne, demain nous partons à Cergy, n’est-ce pas ? ». C’est probablement le flux de mes pensées qui l’ont convoquée. Et cette voix, parfois s’incarne. Je vois alors Gérard dans l’entrebâillement de la porte de notre appartement me sourire en me montrant une valise vide. Puis, au moment où le souvenir se met en branle, où je le rejoins vers la porte entrebâillée pour remplir avec lui la valise, je cesse d’entendre la voix. Je voudrais tant lui répondre et continuer l’échange mais le fantôme s’évanouit. Mais comment faire ressurgir le corps de Gérard me souriant ? Cette voix-là n’est  pas celle du célèbre comédien mais celle du quotidien,  la voix  tendre et douce de mon mari.  « Anne, demain nous partons à Cergy, n’est-ce pas ? ». Combien de fois ai-je entendue cette phrase qui m’habite encore ?

Je crois que c’est la voix de Gérard qui me manque le plus. Je pourrais dire que me manquent aussi son visage, son cou frêle,  ses mains, sa façon d’entrer dans une pièce. Mais ces choses-là, je peux les retrouver sur une photographie. La voix du comédien a fait l’objet de tant de captations et d’enregistrements, la voix du mari, non.  Elle ne demeure nulle part ailleurs qu’au fond de ma mémoire. Comme le bruit d’une porte,  comme le pas de quelqu’un que l’on reconnaît avant même de l’avoir vu, elle faisait partie de ma vie  et en fait partie aujourd’hui encore. La voix de Gérard, je pourrai la ressusciter, réentendre ses gestes, revoir nos conversations. Sa voix ajoutée à la mienne se développait en une fugue ininterrompue, une sorte de triade composée de sa voix, de la mienne et de la fusion des deux. Au son de sa voix, celui de la mienne faisait écho car lui comme moi,  pouvions terminer nos phrases. Nous étions  à l’unisson.

La simple idée de son existence suffisait à me rendre heureuse. Et dans sa voix j’entendais et j’entends encore l’harmonie de mon bonheur terrestre. Dans la voix s’exprime l’essence de l’être le plus profond. J’ai été autant amoureuse de lui que de sa voix,  de son corps et de son âme.

Cette voix du quotidien, celle je le répète qui me dit« Anne, demain nous partons à Cergy, n’est-ce pas ? » dit également  sur scène « mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux »[2]. Gérard, le souvenir de Gérard, le corps de Gérard,  la voix de Gérard continuent de faire vivre en moi ces années de bonheur à deux. Ce rôle, cette voix d’époux,  qui, loin des feux de la rampe, n’appartenaient qu’à nous ;  la voix authentique, mal assurée, tendre d’un mari aimant, la voix d’un Gérard Monsieur tout le monde, dont moi, sa femme  Anne, j’étais la seule spectatrice dans son rôle de mari.


[1] In Georges Perros  correspondance 1946-1978, Finitude 2018,  p 18 Gérard Philipe écrit « les nuages se sont amoncelés (avec 2 l?) »

[2]       Tirade de Perdican  (Acte 2, Scène 5) in On ne badine pas avec l’amour de Alfred de Musset

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